Sophie Buchs, Rencontre avec une féministe décomplexée.

Par Isabel Jan-Hess

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Elle n’a que 29 ans, mais joue déjà dans la cour des grands et n’a pas fini de surprendre. Nommée directrice de Pro Juventute Genève l’an dernier, cette jeune diplômée en science politiques mène avec brio la restructuration d’une section en proie à des difficultés financières importantes.

Plus qu’un travail, un engagement qui lui ressemble, selon ses proches. Pour beaucoup de Genevois, l’évocation de Pro Juventute rappelle les timbres postes vendus en porte à porte par les écoliers. Ses activités se déclinent aujourd’hui en de nombreux projets dédiés aux enfants, à la famille et à l’intégration professionnelle. «Nous comptons plus de 200 collaborateurs, détaille Sophie Buchs. La plupart sont des mamans de jour, inscrites au programme Mary Poppins.

Le restaurant un R de famille, emploie aussi une dizaine de personnes et reste un lieu central où s’organisent des activités originales et solidaires.» Côté institutionnel, Pro Juventute est membre de la commission cantonale de la famille et collabore avec les ONG et les institutions aux missions identiques.

Redresser la barre et redorer l’image de Pro Juventute

«Le comité avait démissionné en bloc en 2015, j’étais alors vice-présidente de la Fondation, se souvient Sophie Buchs, propulsée à ce poste par une de ses mentor, la députée et militante féministe et chantre de la lutte contre la traite d’êtres humains, Anne-Marie von Arx Vernon. S’en est suivie une année menée par une direction intérimaire et la nomination d’une nouvelle équipe à la fin 2016.» Sous son impulsion le budget, de près de 12 millions, retrouve déjà les chiffres noirs. «On renoue avec l’équilibre, mais il reste fragile, confie la responsable. Les modifications récentes de la répartition du subventionnement public à Genève nous conduisent à redoubler nos efforts en recherche de fonds.»

Le défi est de taille pour la jeune femme, car au-delà de redresser la barre budgétaire, c’est l’image de Pro Juventute, entachée par le scandale de milliers d’enfants pauvres, retirés arbitrairement à leur famille entre 1926 et 1973 par la Fondation, qu’il faut redorer. «Elle n’a peur de rien, ni de personne», confie-t-on volontiers dans son entourage. «La mission de Pro Juventute, inscrite dans sa charte, est magnifique et indispensable, insiste-t-elle avec détermination. Il faut reconnaître les scandales, les condamner, mais ne pas rejeter l’ensemble de l’action de Pro Juventute. Aujourd’hui de tels dérives ne seraient plus possibles insiste-t-elle. Les organes de contrôles sont très stricts.»

En quelques années, la Carougeoise s’est aussi imposée dans le paysage politique genevois et au-delà. Elue PDC à Carouge depuis 2015, la militante a dirigé le secrétariat général du parti cantonal durant six ans et siégé en 2011 à la Constituante*. Fille du député et conseiller municipal Bertrand Buchs, elle s’est rapidement distancée de l’image paternelle. Même si elle a finalement rallié le parti familial. «C’est au PDC que je retrouve le plus de valeurs qui m’animent. Mais j’ai toujours mené mes propres combats. A l’école j’étais déjà très active.» Fervente militante pour l’égalité, elle a fait passer en 2016 un texte en faveur des droits et devoirs pour tous les couples, homosexuels ou hétérosexuels. Un engagement tranchant avec l’étiquette conservatrice du PDC national qui souhaitait encore, il y a peu, inscrire le mariage uniquement possible entre un homme et une femme dans la Constitution fédérale. «Pour moi, il n’y a aucune différence entre les couples. Hommes, femmes, mariés ou non, tous doivent avoir les mêmes droits. Le PDC doit accepter d’évoluer avec notre époque pour être en phase avec la génération actuelle, affirme la politicienne. Maintenir à tout prix certaines traditions discriminatoires, nous éloigne de la réalité sociétale. La protection de la sphère privée, la liberté et le bien-être des enfants priment, à mon sens, toute considération idéologique.»

La pugnacité comme carburant Sous des airs discrets, teintés d’un visage encore presque enfantin, se cachent un tempérament de feu et une volonté inébranlable. «Je crois en ce que je fais! Insiste-t-elle. Je pense que c’est la meilleure manière d’avancer. Il n’y a pas de place pour le doute dans mes engagements.» N’y voyez pas de prétention orgueilleuse. «Les choses doivent être mises à plat, analysées afin de laisser émerger les meilleures décisions d’un débat consensuel, développe la directrice. Ce qui ne veut pas dire faire plaisir à tout le monde, mais respecter les besoins de chacun et surtout la transparence. Lorsque les projets sont définis, aboutis, choisis, il faut ensuite les appliquer sans transiger.» Les ambitions de la jeune femme ne s’arrêtent pas aux frontières cantonales. Début mars, Sophie Buchs a été nommée Vice-présidente des femmes PDC suisses, suite au départ de la Jurassienne Madeleine Amgwerd. L’occasion de mener au niveau national des campagnes féministes, indispensables selon elle. «Je ne compte, en revanche, pas me présenter au Grand Conseil ni à la Mairie. Enfin aux prochaines élections», rectifie-t-elle d’un sourire malicieux, témoignant d’une grande maturité politique. *(assemblée chargée de rédiger une nouvelle Constitution genevoise, acceptée en 2012 par le peuple)

Dix questions persos

Le livre qui trône sur la table de nuit?

«Chaleur» du Suisse Incardona,

un polar dont l’intrigue évolue au coeur

d’un concours prestigieux de… sauna !

Les vacances idéales?

Actives, en montagne.

La petite manie qui agace?

L’incapacité à réfléchir pas soi-même

et à sortir du cadre.

La recette fétiche?

Les lasagnes végétariennes maternelles

et grand maternelles!

L’héroïne de votre enfance?

Elles sont deux, féministe d’avant-garde.

Maria, de la Mélodie du bonheur et Jo,

une des quatre filles du Dr March.

Un air symbolique?

Les chants Grégoriens me ressourcent.

La première punition?

A trois ans, j’avais démis l’épaule de mon frère

de six mois! La colère de mes parents est gravée

dans mon esprit plus que la punition dont

je ne me souviens plus vraiment.

La qualité fondamentale?

L’honnêteté.

La première lecture?

«Oui Oui et la voiture jaune» J’avais cinq ans,

je l’ai dévoré! Ensuite j’attendais avec impatience

les samedis, jour d’un nouveau livre.

Un rêve?

Voyager plusieurs mois à pied à travers le monde,

sans but précis.