Nadia Isler, l’alchimiste du développement durable

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Genève, vendredi 22 avril 2016 Cérémonie de remise des prix du concours "Objectifs de développement durable" de la Fondation Eduki dans la salle XX des droits de l'Homme au Palais des Nations. Nadia Isler, conseillère de la Mission Permanente de la Suisse Auprès de l’Office des Nations Unies Sigfredo Haro / Eduki

Portrait d’une diplomate suisse qui dirige le laboratoire ONU des Objectifs de développement durable ODD.

Son nom veut dire « espoir » en russe. Diplomate suisse depuis plus de 10 ans, Nadia Isler porte bien son nom : elle incarne l’espoir en dirigeant depuis janvier le SDG Lab, un laboratoire basé à l’Office des Nations unies à Genève dont la mission est de transformer les Objectifs de développement durable en réalité à l’Horizon 2030. Adoptés par la communauté internationale en 2015, les 17 objectifs de l’Agenda couvrent des thèmes économiques, sociaux et environnementaux. Ils visent, entre autres, à éliminer la faim et la pauvreté, réduire les inégalités, garantir la paix, l’éducation et une production responsable, préserver la terre et l’eau, ou encore, à agir pour le climat.

Auteur: Sara Sahli

« Mes enfants les appellent les objectifs en or, les plus importants du monde ». Nadia Isler lève les yeux sur les logos des 17 ODD, affichés au mur du SDG Lab. Miles, 8 ans, et Charlotte 5 ans, voient déjà un monde meilleur se dessiner à la dernière page de l’Agenda 2030. A leur mère de jouer les alchimistes pour changer ces carrés de couleurs en l’or de leur génération.

L’équation n’est pas simple. Et c’est tout le défi du SDG Lab. Le laboratoire teste des connexions entre les acteurs des secteurs académique et privé, de la société civile, des gouvernements, des agences onusiennes et des ONG agissant pour les ODD. Avec un but : expérimenter de nouvelles voies pour réaliser ces objectifs. « Le Lab est un organisateur, un connecteur, un amplificateur et un innovateur », résume la directrice. « Il s’agit d’un espace neutre pour tester les idées, identifier les erreurs du passé et reproduire les expériences qui ont réussi pour mettre en œuvre les ODD ». Par exemple, en profitant du Lab, une ONG a récemment pu faire connaître son outil pour mesurer l’impact de fonds alloués à un objectif sur les autres objectifs de l’Agenda.

Depuis sa création à l’initiative de Michael Møller, le directeur général de l’ONU à Genève, le laboratoire a aussi donné des opportunités aux acteurs de la Genève internationale d’échanger des idées et informations pour réaliser les ODD. Le SDG Lab envisage de capitaliser davantage sur la présence à Genève des représentations de plus de 176 pays, d’agences onusiennes, de compagnies privées, d’institutions académiques et de nombreuses ONG pour tester de nouveaux partenariats. Nadia Isler souligne l’importance fondamentale de prendre en compte les incitations des différents acteurs pour développer des partenariats pertinents et pérennes.

« On est en train de construire sur l’héritage des Objectifs du Millénaire pour le développement. A la différence que l’Agenda 2030 est universel : tous les pays sont en développement, aucun n’a atteint tous les ODD ». L’autre révolution, explique la directrice, est « cette reconnaissance officielle que l’on doit travailler de manière horizontale en associant non seulement les milieux étatiques, privés et la société civile, mais aussi les experts de différents thèmes ». La diplomate cite l’exemple du Zimbabwe : « J’y étais en mission sur le Sida. Pour démontrer comment l’action nationale avait engendré des résultats, le ministre de la santé avait convié les sept autres ministères qui avaient directement quelque chose à voir avec la réponse à la maladie ».

Le laboratoire prévoit aussi un travail commun avec les milieux académiques et privés. « J’ai été motivée par le fait qu’il y avait un besoin exprimé – et pas seulement par l’ONU et les Etats membres – d’une telle plateforme pour mettre ensemble toutes les forces capables de contribuer à la mise en œuvre de ce programme », s’enthousiasme la diplomate suisse. « Il faut être ouvert à sortir de sa zone de confort pour trouver des partenariats improbables », explique-t-elle. « Par exemple, des experts de l’objectif numéro 2 ; « faim zéro » et ceux du 16 « paix, justice et institutions » pourraient partir du principe qu’ils n’ont rien à se dire, alors que la somme de leurs expériences peut donner un résultat positif ».

Avec plus de dix ans de diplomatie, la directrice du SDG Lab maîtrise l’art d’évaluer les potentiels de collaboration, « de sentir tout de suite quand j’entre dans une salle où je facilite des négociations, si les personnes ont envie d’arriver à un compromis. La communication et la psychologie, c’est fondamental », ajoute-t-elle. « Les meilleurs diplomates sont ceux qui n’essayent pas d’imposer, mais d’avoir les autres à bord. C’est notre but au SDG Lab avec les ODD. »

Comme la diplomatie, un laboratoire a le pouvoir de transformer. Avec la bonne formule, on change les perceptions. Nadia Isler met en avant les points où les objectifs de développement durable croisent ceux des sceptiques. « Je leur dis : si cet objectif n’est pas atteint, si vous n’avez plus accès à telle ressource pour des raisons climatiques par exemple, c’est aussi votre business qui tombe à l’eau. Et ils réalisent que les ODD ne sont pas un agenda naïf de bien-pensants. »

Après avoir parcouru le chemin diplomatique sous le drapeau de la Suisse au Mozambique, en Tanzanie, à Berne, aux Missions suisses auprès de l’ONU à New York et à Genève, Nadia Isler évolue dans un environnement international. « Avant, bien que j’étais en contact avec des personnes d’autres pays, ma base était une culture suisse. Aujourd’hui, je dois également me mettre dans une autre peau. C’est une énorme chance de pouvoir représenter à la fois les drapeaux suisse et universel ».

La directrice du SDG Lab compare le Palais des Nations aux ODD. « On travaille avec des collègues aux parcours variés, comme les couleurs des objectifs, mais qui vont dans la même direction ».

Pour Nadia Isler, l’ODD 17, ces fameux partenariats, est déjà bien ancré à Genève. « Mais on veut faire encore plus ». A ce stade, le SDG Lab est dans une phase de construction. « Nous identifions les demandes et les opportunités les plus pertinentes. Je me suis rendue à Bonn pour voir ce que faisait ce hub au niveau du climat », raconte la directrice. « Nous ne voulons pas répéter ce que d’autres font déjà, mais créer des ponts et innover. Il faudra faire des choix : définir les priorités et cibler là où le Lab peut apporter une valeur ajoutée. Toujours autour de notre devise : so what ? Il faut rester pratique et surtout garder la mise en œuvre comme cap. Il ne s’agit pas d’un think tank d’experts, mais plutôt d’une start-up qui considère par principe chaque citoyen comme un expert, parce que ces objectifs nous touchent et nous concernent tous ».

Nadia Isler en est convaincue : Genève a l’ADN des ODD. « Elle offre un écosystème que peu de villes possèdent. On a 176 pays représentés, une foule d’agences onusiennes et d’organisations non-gouvernementales, le deuxième centre le plus important des Nations Unies, les secteurs académiques et privés. Genève a non seulement l’expertise, mais les décisions politiques se prennent ici. Ce qui est important, et c’est notre rôle, est de faire en sorte que ces compétences ne restent pas cloisonnées. Genève a tous les éléments pour devenir la capitale des ODD ».

Biographie

Avant d’être diplomate et de diriger le SDG Lab, Nadia Isler a porté plusieurs casquettes, exploré divers univers. La Genevoise, d’origine suisse et galloise, a suivi le conseil de son père, qui lui disait, petite, « d’aller voir ce qui se passe au-delà du Jura ». « Je l’ai pris au mot, en voyageant beaucoup ». Elle fait ses premiers pas internationaux avec un stage au CICR pendant ses études en Lettres à Genève, puis travaille dans la communication pour Médecins sans Frontières et effectue ses premières missions sur le terrain avec l’UNHCR en Serbie.

Nadia Isler se présente, à 27 ans, au concours de la Direction du développement et de la coopération. « Toutes les mailles de la chaîne sont utiles, mais j’avais l’impression que travailler dans le développement me correspondait davantage que l’humanitaire, cela alliait l’approche systémique et le long terme, comme ce qu’on vise d’atteindre avec l’Agenda 2030 ».

 

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Catherine Fiankan-Bokonga est la Directrice de publication et la Rédactrice en chef de Klvin Mag, distribué sur l’ensemble du territoire suisse depuis septembre 2016. Elle est aussi correspondante de France 24 & différents médias au Palais des Nations à Genève. Elle est Vice-Présidente élue de l’Association des Correspondants Accrédités auprès des Nations Unies (ACANU) et du Club Suisse de la Presse. Elle a été Vice-Présidente de l’Association de la Presse Etrangère en Suisse et au Lichtenstein (2013-2015).