L’art public dans les espaces domestiques

La rubrique est dirigée par Adelina von Fürstenberg, fondatrice de l’ONG «ART for the World» et curatrice internationale, récipiendaire du Grand Prix suisse d’art-Prix Meret Oppenheim 2016.

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Futur Dome : / un musee vivant a Milan

Dans la culture du monde de l’art contemporain, l’histoire des lieux d’expositions s’est développée autour du concept idéologique qui se nomme communément white cube. Durant l’été 1986, du 21 juin au 21 septembre, l’exposition intitulée Chambres d’Amis envahit Gand, en Belgique, préparant les bases, plutôt les fondamentaux de la création du Musée von Hedendaagse. Ainsi 58 habitations occupées par les citadins deviennent lieux d’exposition pour autant d’artistes comme Panamarenko, Juan Munoz, Hidetoshi Nagasawa,
Bruce Nauman, Maria Nordman, sans oublier Joseph Kosuth, Jannis Kounellis et Bertrand Lavier.

Sélectionnées par Jan Hoet, les œuvres d’artistes internationaux s’intègrent dans la vie quotidienne des familles de tous niveaux socio-culturels qui les accueillent dans leur intimité. Que ce soit dans les quartiers bourgeois ou dans la périphérie de la petite
ville, les maisons s’ouvrent au public faisant oublier l’univers confiné et distant de l’institution muséale classique. Les œuvres, immergées au cœur même de l’espace privé, s’approprient les parois des corridors, chambres à coucher et même les cuisines, permettant de donner à voir, non pas un choix privilégié mais le reflet de l’art comme condition. Ainsi, dans ce contexte particulier, si l’art se transforme en une présence provocatrice, il est en même temps accessible, se présentant sans artifice particulier, sans écrin, sans socle sensé le mettre en valeur.

Le choix s’est porté sur un bâtiment d’environ deux mille mètres carrés, de style Liberty, construit en 1913 qui, ces dernières années, a fait l’objet d’une transformation architecturale interne focalisée sur l’apport de la lumière permettant de mettre en relief chaque élément du bâti historique. L’immeuble qui fait partie de l’ISISUF a plusieurs missions comme permettre de prolonger dans le temps, les activités culturelles provenant de la mise à jour des archives de l’institut lui-même, de restructurer l’actuel siège d’expositions de Milan et de réorganiser les archives de Bâle. Ce bâtiment emblématique est composé de vingt logements de divers types : studios, petits appartements de deux à trois pièces, penthouses avec terrasses en attique et ateliers-galeries au rez-dechaussée.
L’implication de l’immeuble à l’art contemporain est scellée par un statut contractuel qui permettra à l’ISISUF de poursuivre sa programmation artistique pour les deux prochaines années autant dans les appartements disponibles que dans les parties communes. Par la suite, ce sera aux copropriétaires de décider de poursuivre ou de cesser le programme d’expositions.

Fondamentalement, tester l’environnement du domicile dans toutes ses formes, sur tous les plans, signifie explorer ce microcosme avec une intention d’ouverture plus vaste qui interfère avec des thèmes socio-économiques et socio-politiques plus généraux. Par ailleurs, dans un bâti ouvert comme celui-là, les appartements vacants possèdent une charge sémantique originale qui leur donne le pouvoir d’imaginer, grâce au lien entre la
dimension publique et celle privée, une architecture du possible. Finalement, un lieu où tout peut encore arriver.

Pour la génération d’artistes comme Enrico Boccioletti, Guglielmo Castelli, Alessandro di Pietro, Michele Gabriele, Diego Miguel Mirabella, Giovanni Oberti, Jonathan Vivacqua, Ornaghi&Prestinari et Valentina Perazzini, la mise à distance de ses propres racines, réussie grâce à un travail personnel de reconnaissance, passe d’abord, chez chacun d’eux, par une recherche intérieure avant de s’afficher à l’extérieur et prend alors tout son sens dans le nom donné à l’exposition ellemême : The Habit of a Foreign Sky qui les accueille à
FuturDome.

Chambre d’Amis fut pour les artistes, non seulement une expérience professionnelle mais une occasion de nouer des relations avec le public plus ou moins sceptique à l’égard de l’art contemporain. De nombreux copropriétaires d’appartements connaissaient certains
artistes mais pour certains d’entre eux, ce fut le tout premier contact avec ce type d’approche de l’art. Leur témoignage est particulièrement intéressant. Grâce au rapport direct avec les artistes, leur point de vue a profondément changé et leur conception de l’art
contemporain a évolué positivement. C’est la réussite, la victoire de Chambres d’Amis et celle également que souhaite le projet d’exposition The Habit of a Foreign Sky. Dans FuturDome cependant, les seuls résidents sont les artistes eux-mêmes qui ont travaillé dans les appartements mis à disposition et leurs travaux ne sont plus des objets mais des sujets qui jouent le rôle actif dans le concept de la jouissance de l’art. La plupart des artistes sélectionnés par The Habit of a Foreign Sky interprètent de manière particulière ce rapport entre public et privé, créant souvent des interventions parfois difficilement compréhensibles, désarmant ainsi le visiteur transformé en spectateur et provoquant chez ce dernier un sentiment de désorientation en dépit de l’environnement familier. Ainsi le logement est interprété comme un territoire au carrefour de travaux collectifs qui non, seulement créent par leur présence des espaces dotés d’une signalétique particulière, les site specific mais qui donnent également certains rythmes à la visite.

Pour la plupart des artistes présents, c’est le moyen de créer des liens avec un public plus ou moins ouvert à l’art contemporain, une manière de rendre compte, de se raconter dans une parenthèse confidentielle inscrite dans un lieu à connotation connue.

Avec les mouvements de population dus aux catastrophes naturelles et aux mouvements migratoires de toutes origines, l’habitat prend une signification toute particulière. L’Italie est touchée à plusieurs niveaux. Ainsi, The Habit of a Foreign Sky doit devenir une sorte
de protection de l’individualité , offrant en même temps une analyse sur elle-même et doit marquer l’histoire de l’action d’habiter en offrant la possibilité de présenter des lieux d’habitation publics qui sont sur le point de passer dans le domaine privé.