Djemila Carron: La recherche académique passe par l’immersion dans la réalité

Par Isabel Jan-Hess

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A 32 ans, la bouillonnante Djemila Carron reçoit le prestigieux Prix Latsis 2017, décerné par l’Université de Genève pour sa thèse de doctorat « l’acte déclencheur d’un conflit armé international ». Cette Valaisanne installée à Genève déroule un cv déjà impressionnant et multiplie les projets. Docteure en droit, spécialisée dans la lutte contre les discriminations, la jeune femme est déjà une référence genevoise et bientôt internationale en la matière. Rencontre avec une brillante universitaire à l’énergie et l’enthousiasme communicateurs

Elle arrive à l’interview sur son vélo violet, telle une gazelle sautillant d’un rendez-vous à un autre. Sous le bras, un enthousiasme indéfectible dopé par une curiosité sans limite. « Je m’intéresse à beaucoup de choses, confie-t-elle en riant. Je suis parfois tellement passionnée par un domaine que ça en devient presque monomaniaque. Je dois tout lire, tout voir, tout comprendre… » Une soif de vie qui la mène aujourd’hui aux quatre coins de la planète et dont le travail et les publications sont déjà couronnés par plusieurs récompenses prestigieuses.

A l’image du Prix Latsis que la Docteure vient de recevoir pour sa thèse sur l’application dudroit international humanitaire (DIH). « Il s’agit principalement des conclusions d’analyses et de recherches visant à statuer sur la nature internationale ou non d’une guerre, explique la jeune chercheuse. C’est un outil permettant de décortiquer la définition d’un conflit armé pour mieux cibler le droit applicable à une situation de violence, afin de garantir la meilleure protection aux personnes affectées. »

 

Un travail de plusieurs années, publié en 2016 et disponible en librairie depuis. « Je ne conseille pas nécessairement à tout le monde de le lire, car c’est un ouvrage très juridique et technique, reconnaît-elle. Mais bien en lien avec l’actualité. Il permet, par exemple, de déterminer le droit applicable à des cyberattaques ou à des actions d’un Etat contre des groupes armés sur un autre territoire. » Une situation qu’on observe actuellement en Syrie.

Depuis son entrée à l’Université de Genève en 2004, Djemila Carron multiplie les casquettes et les formations, en Suisse et à l’étranger. Et prévient que ce n’est pas fini ! « Je suis partie sur une voie d’enseignement, qui me convient bien, mais je n’exclus pas de poursuivre un jour ma carrière différemment, confie-t-elle diplomatiquement.

Je suis actuellement engagée à 25% à la faculté de droit de l’Université de Genève où nous avons créé une des premières Law Clinic suisses. » Un observatoire des droits des personnes vulnérables qui plonge les étudiants dans la réalité de populations locales fragilisées. Un travail réalisé notamment auprès de personnes roms, sans-papiers, détenues ou LGBTI dont les étudiants publient ensuite les conclusions sous la forme de brochures d’informations juridique » L’automne dernier, la Genevoise d’adoption est allée présenter le travail de la Law Clinic à Iekaterinbourg dans l’Oural russophone, lors d’une formation aux droits humains destinée à des spécialistes de la défense des droits LGBT en Russie. Elle est également partie au Maroc former des professeurs d’université à ce principe de Law Clinic.

Parallèlement, son activité principale de maître d’enseignement et de recherche dans le cadre du projet InZone du Global Studies Institute de l’Université de Genève, la mène sur des terrains minés. « En février, par exemple, je suis partie enseigner les droits humains dans le camp de réfugiés de Kakuma au Kenya, précise-t-elle. Ces contacts humains sont essentiels, la recherche académique passe aussi par cette immersion dans la réalité. »

Les voyages, la Valaisanne connaît bien. Depuis 2006, où elle s’embarque naïvement pour une année en Russie, elle court les académies prestigieuses. « J’étais passionnée de Dostoïevski, et je m’ennuyais un peu dans ces grands amphithéâtres que je trouvais plutôt froids et impersonnels, se souvient-elle. Lorsque j’ai appris la signature d’accords d’échanges universitaires avec la Russie je me suis inscrite illico sans réfléchir. »

Trois mois après elle foulait les rues de Moscou, seule, sans parler un mot de russe, confrontée à des réalités qu’elle n’avait pas anticipées. « Le froid, l’austérité, le poids du patriarcat et des traditions, un régime autoritaire… »

Un choc culturel et des difficultés qui ne mineront pas la Suissesse. « Au contraire, ça a été une période passionnante et probablement instigatrice de mon parcours, assure-t-elle. Seule francophone dans ma volée, j’ai très vite appris à parler russe. Je me suis engagée aussi dans une association d’aide aux sans-abris qui correspondait bien à ma vision de la solidarité. J’y ai rencontré beaucoup de jeunes et, plongé dans ce monde inconnu dont je me suis nourrie. »

Bachelor (dont une partie en russe) en poche, Djemila Carron passe de la Russie à Harvard où elle poursuit ses études en droit international et décroche, entre autres, un deuxième master en droit international à la Columbia Law School de New York. Elle retourne poursuivre ses études en Russie en 2010 et s’investit dans une ONG de défense de victimes en Tchétchénie. « Je les aidais à rédiger leurs recours à la Cour européenne des Droits de l’Homme. »

Quel que soit le domaine évoqué, le verbe est clair, le propos concis. Soucieuse d’un certain perfectionnisme, Djemila Carron maîtrise parfaitement ses sujets. Une vivacité d’esprit qu’elle injecte dans toutes ses activités, académiques, associatives ou sportives. Car pour recharger ses batteries, la Genevoise d’adoption n’hésite jamais à se dépenser. Férue de football depuis sa plus tendre enfance, elle a même joué jusqu’en super League avec le FC Berne.

Petite, son intégration à une équipe masculine locale ne fut pas sans peine dans son Valais natal, très traditionaliste. « Mon père avait dû batailler pour me faire accepter dans le club de Fully, sourit encore aujourd’hui celle qui n’a rien eu à prouver sur le terrain. Avec mes études à l’étranger, j’ai malheureusement arrêté le foot, mais je continue à regarder le match avec plaisir, surtout les équipes féminines. »

Au fil des années, le militantisme a un peu pris le relais du sport. « Ce peut être très sportif aussi, plaisante la cofondatrice des Indociles, un groupe féministe romand, luttant contre les discriminations par des actions culturelles et artistiques. Brocardant volontiers Oskar Freysinger dans ses déclarations intempestives ou s’attaquant sans complexe et avec humour au patriarcat et au fondamentalisme, jusqu’à organiser des actions percutantes avant la Gay Pride prévue à Sion en 2015.

Difficile d’énumérer les multiples combats menés par cette dynamique jeune femme, mais on notera son engagement à Viol secours et à la Ligue suisse des droits de l’Homme pour qui elle visitait régulièrement des prisons en Suisse.

De son enfance valaisanne, entre quatre frères, la fillette au prénom féérique tout droit sorti des Mille et une Nuits, garde des souvenirs et des liens forts. « Je n’y retourne pas assez, mais ma famille a toujours été très présente et bienveillante, confie-t-elle en rappelant la difficulté pour ses parents, suisses, de faire accepter son prénom. « L’Etat civil avait d’abord refusé de m’inscrire sous ce nom-là. Mes parents ont dû finalement trouver d’autres Djemila inscrites en Suisse pour l‘accepter à la condition d’y ajouter un deuxième. On m’a donné Sara… »

En décalé…

Le livre qui trône sur la table de nuit ?

« Les armoires vides » le premier roman d’Annie Ernaux, une écrivaine dont les livres m’ont inspirée.

Les vacances idéales ?

Poursuivre un voyage entamé il y a une année : rejoindre l’Iran par l’Arménie, en passant par la Route de la Soie.

La petite manie qui agace ?

Je ne supporte pas la lenteur !

La recette fétiche ?

Je suis végétarienne, je cuisine peu ! J’adore la tarte aux épinards pecorino.

L’héroïne de votre enfance ?

Mia Hamm, ancienne capitaine de l’équipe de foot américaine qui a participé aux premiers mondiaux féminins.

Un air symbolique ?

« Keep on livin » de Tigre, un groupe punk rock féministe.

La première punition ?

Je devais avoir 6 ans ! Je ne me souviens plus dans les détails, mais j’avais été méchante avec mon grand frère et mon père m’avait cantonnée dans ma chambre, me demandant d’écrire un texte sur le respect et les valeurs. Ça m’avait pris des heures…

La qualité fondamentale ?

L’intégrité.

La première lecture ?

On avait peu de livre à la maison, mais beaucoup de BD. Petite je dévorais les aventures d’Achille Talon et de Tintin

Un rêve ?

Traverser la Russie en restant un mois par fuseau horaire, mais ce n’est pas demain que j’aurai neuf mois de libre pour voyager.

ViaIsabel Jan-Hess
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Catherine Fiankan-Bokonga est la Directrice de publication et la Rédactrice en chef de Klvin Mag, distribué sur l’ensemble du territoire suisse depuis septembre 2016. Elle est aussi correspondante de France 24 & différents médias au Palais des Nations à Genève. Elle est Vice-Présidente élue de l’Association des Correspondants Accrédités auprès des Nations Unies (ACANU) et du Club Suisse de la Presse. Elle a été Vice-Présidente de l’Association de la Presse Etrangère en Suisse et au Lichtenstein (2013-2015).