Histoire de la survie du lac Prespa en Macédoine

Grégoire de la Ville

0
1324

Le bassin du lac de Prespa, à cheval sur l’Albanie, la Grèce et la République de Macédoine est un joyau de biodiversité d’importance mondiale et l’un des plus anciens lacs d’eau douce du monde. Plus de 2’000 espèces d’oiseaux, de poissons et de mammifères, dont beaucoup sont uniques à cette région, cohabitent dans cet écosystème fragile.

Mais durant les dernières décennies, cependant, la qualité de l’eau s’est dégradée de manière dramatique entrainant la raréfaction des ressources halieutiques et une progressive disparition des espèces indigènes telles que l’ablette, le gardon, le barbillon et les Cyprinidés de Prespa.

De nombreuses espèces en voie de disparition

En 2004, les chercheurs ont tiré la sonnette d’alarme et ont documenté les diverses sources de pollution qui, conjuguées aux effets de l’érosion et de l’utilisation massive des eaux du lac pour irriguer les cultures, étaient à la source de la détérioration de la santé du lac et de sa faune.

Plus de 70% de la population qui jouxte le lac Prespa en République de Macédoine travaille dans l’agriculture, et notamment dans la culture de la pomme. De nombreux agriculteurs utilisaient alors des quantités importantes de pesticides et d’engrais qui par ruissellement rejoignaient les eaux du lac. En sus, ces agriculteurs déversaient aussi dans le Prespa des milliers de tonnes de pommes impropres à la vente. Sans compter les eaux usées non traitées qui rejoignaient les monceaux de déchets organiques provenant des fermes et des transformateurs de pommes.

Le nitrate, les phosphates et les nutriments des déchets organiques stimulèrent la prolifération de certains végétaux, en particulier des algues planctoniques menaçant l’écosystème aquatique et entrainant même la disparition de certaines espèces.

Pour autant, les cris d’alerte des chercheurs ont trouvé rapidement une écoute attentive de la part de la collectivité locale. Un projet conciliant biodiversité et développement local a pu voir le jour dès 2004 avec le financement de la Direction du développement et de la coopération Suisse (DDC) ainsi qu’à travers un soutien du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) à la mise en oeuvre du projet de conservation. L’objectif principal était de protéger le lac et sa faune tout en veillant à ce que les agriculteurs de la région puissent aussi prospérer.

La déchéance de nos écosystèmes n’est pas inévitable

Les défis environnementaux de la région étaient de taille: il fallait construire des systèmes de collecte et de traitement des eaux usées, promouvoir des techniques agricoles durables, transformer les pratiques d’irrigation et replanter des forêts pour lutter contre l’érosion. Etonnamment, les communautés locales – initialement sceptiques – sont maintenant des partenaires quasi militants de l’écosystème du Prespa et elles ont réussi à inverser les niveaux de pollution, rétablissant un environnement propice à la vie.

Les pratiques agricoles se sont transformées et les agriculteurs, après avoir reçu des formations spécifiques, ont opté pour de nouvelles méthodes pour lutter contre les parasites, fertiliser et irriguer leurs terrains. Des fermes de démonstration pour tester ces nouvelles pratiques ont été créées et un programme de petites subventions a permis une adoption rapide de ces nouvelles pratiques.

Les résultats sont spectaculaires : plus de 80% des agriculteurs locaux optent désormais pour des pratiques agro-écologiques. L’utilisation de pesticides a diminué de 30% et le taux de nutriments nocifs retrouvés dans les eaux a chuté de 60%. Les concentrations de phosphore dans le lac sont maintenant en moyenne inférieures à 30 μg / L, comparativement à 500 μg / L dans les échantillons prélevés en 2003.

Quant à l’utilisation des eaux du lac pour l’irrigation, cette pratique a été réduite par trois. La construction d’une station de compostage moderne a permis de transformer des quantités massives de déchets biodégradables, y compris les déchets d’animaux, les boutures et les pommes qui n’étaient pas calibrées ou impropres à la vente en un produit à haute valeur ajoutée. La station de compostage peut traiter jusqu’à 2’000 tonnes de déchets organiques par saison. Non seulement cela réduit la pollution du lac mais cette activité profite aux agriculteurs qui bénéficient d’un compost moins cher que les engrais artificiels.

L’érosion a été stoppée par le reboisement. Une pépinière a été mise en place pour cultiver des jeunes arbres indigènes et plus d’un million d’arbres ont été plantés sur des terres érodées depuis 2014.

 

 

 

 

 

De bonnes données sont vitales pour de bonnes politiques

Une des premières mesures du programme fut de mettre en place

un système de surveillance pour documenter les changements dans la santé du lac. L’absence de données scientifiques rigoureuses sur le lac Prespa et son bassin hydrographique ainsi que le manque de point de référence quant aux seuils de pollution étaient à juste titre perçue comme une menace pour la bonne marche du projet.

Une station de veille ultramoderne fut construite sur lebord du lac près de la ville de Stenje, avec un laboratoire entièrement équipé pour analyser les échantillons d’eau collectés régulièrement par un bateau de surveillance. De bonnes données sont vitales pour élaborer les politiques adéquates et mener une réaction rapide en cas de détérioration des conditions de l’écosystème.

Les données de 2016 montrent une forte amélioration des conditions de santé du lac : les taux de phosphates et nitrates ont largement diminués, la concentration d’oxygène au fond du lac a augmenté et les espèces indigènes sont de retour. L’histoire du lac Prespa montre que le déclin d’un écosystème n’est pas irréversible et qu’il est possible de choisir un modèle de développement qui fasse rimer

PARTAGER
Article précédentSuisse-ONU : 15ème Anniversaire
Article suivantPrésence des femmes dans les Parlements en 2016
Catherine Fiankan-Bokonga est la Directrice de publication et la Rédactrice en chef de Klvin Mag, distribué sur l’ensemble du territoire suisse depuis septembre 2016. Elle est aussi correspondante de France 24 & différents médias au Palais des Nations à Genève. Elle est Vice-Présidente élue de l’Association des Correspondants Accrédités auprès des Nations Unies (ACANU) et du Club Suisse de la Presse. Elle a été Vice-Présidente de l’Association de la Presse Etrangère en Suisse et au Lichtenstein (2013-2015).