Cyrille Schnyder, la Lionne de la culture genevoise

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Infatigable, Cyrille Schnyder Masmejan déploie sa belle énergie à Onex depuis plus de trente ans. Programmant des artistes nationaux et internationaux de renom, les Spectacles onésiens ont gagné une visibilité régionale, grâce à sa fondatrice et unique programmatrice, de saisons volontairement éclectiques. Féministe, très engagée, elle a créé le Festival Les Créativse, en 2005, dont les concerts, débats et autres animations essaiment désormais dans toute la Suisse.

Auteur: Isabel Jan-Hess

En plein rush du 13e festival des Créatives, KlvinMag décroche un entretien avec une Cyrille Schnyder Masmejan en ébullition. Passant d’un appel à l’autre, la directrice, fondatrice des spectacles onésiens est sur tous les fronts. «Il y a toujours quelque chose à régler», s’excuse presque cette cheffe d’orchestre confirmée, reconnaissant volontiers se nourrir de cette effervescence. «J’ai toujours baigné dans le monde artistique, je ne pourrais pas faire autre chose, confie cette passionnée. J’aime l’énergie de la création et la magie opérant à chaque accompagnement d’un spectacle.»

Une lionne qui lâchera pourtant son dernier bébé, Les Créatives, dès l’an prochain. «Ce festival est né du constat effarant qu’excepté les rares comédiennes, chanteuses ou humoristes ayant atteint une renommée internationale, les femmes ont beaucoup de peine à émerger, regrette celle qui a toujours visé une parité dans la programmation de ses saisons. Il est encore très difficile, pour nous programmateurs, d’avoir accès à ces artistes trop peu mises en avant par les producteurs et les maisons de disques. Selon la professionnelle, «les femmes sont pourtant plus nombreuses à sortir primées de prestigieuses écoles de théâtre ou de cinéma, mais ensuite, pour être reconnues, c’est plus compliqué».

Un miroir de la société qu’elle aime à troubler. «Même dans le monde de la danse, où l’on compte beaucoup plus de filles, on ne parle souvent que de danseurs étoiles hommes, Une réalité perdurant, hélas, dans tous les milieux professionnels, politiques et sociaux, regrette-t-elle. Chaque occasion de mettre des femmes en avant est un tremplin vers leur visibilité et vers l’égalité.»

D’un festival intimiste à une manifestation régionale

Passé d’un événement intimiste en 2005, la manifestation se déroule désormais sur deux semaines, avec des spectacles, des tables rondes et des concerts dans plusieurs cantons. Une affiche pluriculturelle questionnant à la fois les luttes féministes et la place des femmes dans les cultures et dans l’art. Dès l’an prochain elle laissera donc cette barque, devenue paquebot, voguer avec un nouvel équipage. «Ce n’est pas mon festival, mais une manifestation forte de la scène culturelle genevoise, insiste-t-elle. Et je me réjouis de voir l’aventure se poursuivre avec des personnes animées par la même volonté de mettre le talent des femmes en avant et de lutter contre les inégalités.» Saura-t-elle vraiment lâcher son poulain? «Oui, clairement, je reste en principe dans le comité de l’association, mais si je devais sentir une certaine gêne pour la nouvelle direction, je démissionnerais, assure-t-elle. Mon seul objectif est que Les Créatives poursuivent leur route et tiennent toujours une place importante dans l’agenda culturel genevois.»

Valse à trois temps

A la tête des Spectacles onésiens, qu’elle a fondé il y a plus de 30 ans, la Genevoise a toujours suivi une partition à trois temps. «Lorsque j’ai accepté de créer ces spectacles à la saison, pour développer l’offre culturelle de la Commune, j’ai misé sur la diversité, détaille la responsable du service cultuel d’Onex. Une programmation ne doit pas être consensuelle, mais forte et subjective. Trois ingrédients sont essentiels, à savoir: mêler, avec un savant dosage, découvertes de jeunes talents, créations de qualité et spectacles populaires.»

Durant quelques années, cette hyperactive a également participé à la réhabilitation de la salle du Manège. Un espace plus intimiste, situé à quelques mètres des dernières écuries urbaines genevoises, propice à la programmation de jeunes artiste éclectiques. «Avec une jauge de maximum 130 spectateurs, on y organise encore quelques événements ponctuels comme un festival de piano, lorsque la salle n’est pas louée. C’est un très bel endroit, au cœur de la Commune, qui méritait vraiment d’être valorisé», se réjouit-elle.

Une angoissée aimée par le feu de l’incertitude

Bercée dans la culture par des parents passionnés d’art plastiques et de musique, Cyrille Schnyder Masmejan s’est naturellement dirigée vers le monde de la scène. Guitare, chant et danse ont coloré une enfance turbulente.  «J’ai rapidement su que je travaillerais dans un milieu artistique, précise celle qui a été, dans sa jeunesse, productrice suisse de Pierre Desproges, de Robert Charlebois, de Guy Bedos et de bien d’autres artistes moins connus. «J’étais fascinée par ces personnages, non pour leur célébrité, mais par leur pugnacité et leur volonté de persévérer dans leur art, malgré l’incertitude et le côté souvent précaire et éphémère de ces carrières. Et j’aime les émotions, si uniques, liées à chaque disque, spectacle ou promotion», souligne l’ancienne manager. Le feu ne l’a jamais quittée depuis l’adolescence. Et les défis ne l’effraient toujours pas. Elle fonce, suit son instinct, animée par le plaisir d’accompagner des artistes et par les rencontres du métier. «J’aime les gens, c’est très bateau comme phrase, mais c’est ce désir, ce besoin de partager qui m’ont toujours fait avancer. Dans les jours difficiles, de doute ou d’adversité tout comme dans les beaux moments de ma vie.»

Protectrice et disponible

Telle une louve, protectrice, elle dirige ses équipes comme une grande famille dans un joyeux bordel, comme elle aime à le répéter. «Je suis quelqu’un d’organisée dans le désordre, plaisante-t-elle. Mes collaboratrices sont effrayées en voyant les piles s’accumuler sur mon bureau. Mais moi, je m’y retrouve très bien et, à l’opposé, une table vide m’angoisse.» Cheffe dans l’âme et dans son quotidien, Cyrille Schnyder délègue peu. «Je monte la programmation seule, depuis toujours. Je pense que c’est nécessaire pour maintenir une certaine cohérence dans l’affiche, confie-t-elle. Je vais voir une centaine de spectacles chaque année dans toute la francophonie, sans compter les centaines d’heures de visionnement de ceux que je reçois. Avant d’opérer un choix dans la droite ligne des trois ingrédients évoqués, que je tiens à maintenir.»

Un travail de fourmi qu’elle gère ensuite avec son équipe. «Je demande parfois conseil, mais la décision finale de l’affiche je la prends seule. Après on monte la saison avec mes collaborateurs, bien sûr. J’ai une équipe formidable sans laquelle rien ne serait possible.»

Une direction de team qu’elle a longtemps aussi pratiquée chez elle à une autre échelle. Telle une funambule, cette mère de cinq enfants a jonglé durant des années avec ses multiples responsabilités. «Pendant longtemps, tout mon temps libre n’était consacré qu’à ma famille.» Aujourd’hui, à quelques années d’une retraite qui s’annonce déjà très active, la bâtisseuse des Spectacles onésiens goûte déjà aux joies de la grand-parentalité. «J’ai la chance d’avoir des enfants très soudés et deux petits enfants donc je m’occupe avec grand bonheur, souligne celle qui a toujours materné enfants et artistes. Professionnellement ou dans ma vie privée, je me suis toujours plus occupé des autres que de moi, mais j’aime ça!»

En Décalé….

  • Le livre qui trône sur la table de nuit ?

Au moins 6 ou 7 !!! Je choisis en fonction de l’humeur. Hier, j’ai repris « les identités meurtrières » d’Amin Maalaouf.

  • Les vacances idéales ?

En Corse, entourée des gens que j’aime.

  • La petite manie qui agace ?

Celle de voir toujours le verre à moitié plein; j’ai de la peine avec les personnes toujours négatives.

  • La recette fétiche ?

Je cuisine toujours volontiers, avec un petit faible pour les Brownies…

  • L’héroïne de votre enfance ?

Il y avait malheureusement peu de modèles d’identification féminins dans mon enfance. Petite je voulais ressembler à Claude, la fille un peu garçon manqué du club des cinq.

  • Un air symbolique ?

Le Stabat Mater de Rossini. Ca me rappelle mon adolescence, mes cours de chants et la grande émotion que je ressentais en écoutant cette musique.

  • La première punition ?

J’étais une petite rebelle, souvent punie. Je me souviens de l’été où j’ai été privée de sortie pour avoir fait disparaître mon mauvais carnet de notes!

  • La qualité fondamentale ?

La générosité.

  • La première lecture ?

Petzi !

  • Un rêve ?

J’aurais voulu être instrumentiste, mais c’est du travail plus qu’un rêve !

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Catherine Fiankan-Bokonga est la Directrice de publication et la Rédactrice en chef de Klvin Mag, distribué sur l’ensemble du territoire suisse depuis septembre 2016. Elle est aussi correspondante de France 24 & différents médias au Palais des Nations à Genève. Elle est Vice-Présidente élue de l’Association des Correspondants Accrédités auprès des Nations Unies (ACANU) et du Club Suisse de la Presse. Elle a été Vice-Présidente de l’Association de la Presse Etrangère en Suisse et au Lichtenstein (2013-2015).