Aux Arts citoyens! « Learning from Timbuktu »

Par Nakhana Diakite-Prats

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Pour la première fois depuis sa création, en 1955 par Arnold Bold, deux sites accueilleront la documenta XIV, Athènes, la capitale emblématique de la cité grecque et le site historique de Kassel. Un choix audacieux du directeur artistique Adam Szymczyk, qui ne manquera pas de marquer les esprits.

Pour mémoire, la manifestation quinquennale fut initiée en raison de l’impérieuse nécessité de faire face au traumatisme causé par le régime nazi, avec cette ambition de réconcilier le public allemand avec l’Art moderne occidental d’avant-guerre. Au fil des décennies, la documenta s’ouvre à d’autres horizons. Les thématiques contemporaines vont être mises en exergue par des artistes venus du monde entier.

Fortement attendu par le monde de l’art, cet évènement, unique en son genre, tient désormais, lieu d’archives, en ce qu’il se saisit, via les artefacts, forums et débats, des
dilemmes économiques et sociaux ainsi que des problématiques culturelles auxquelles font face l’Europe, en particulier et le monde, en général.

Il n’est donc point étonnant que ce prestigieux écrin soit désigné pour accueillir le projet « Learning from Timbuktu». Conçu par Igo Diarra, directeur du Centre d’Art La Medina, à Bamako, au Mali. Porté par les artistes Boubacar Sadeck Najim, Abdoulaye Ndoye, Abdou Ouologuem, Seydou Camara et Mamary Diallo, « Learning from Timbuktu », se fait l’écho de la résistance culturelle d’une population foudroyée par une crise sans précédant.

Dans ce contexte, chaque lieu d’exposition est un symbole, telle la fameuse Bibliothèque Gennadius, à Athènes, du nom du diplomate, bibliophile et donateur Joannes Gennadius. Ce lieu de savoir abrite, entre autres, une collection phénoménale d’ouvrages retraçant l’histoire de la Grèce de l’Antiquité au XXème siècle, un ensemble unique de journaux de voyages du XIXème siècle ainsi que des documents légués par les lauréats du Prix Nobel
Giorgos Seferis, Odysseas Elytis, l’écrivain et historien Elias Petropoulos et l’archéologue allemand Heinrich Schliemann.

Pour rappel, à Tombouctou, chaque famille est dépositaire de manuscrits séculaires, traitant de tous les domaines de la pensée et de la recherche. Traités de médecine ou
d’astronomie, lettres, poèmes ou cours de théologie sont jalousement conservés et transmis de génération en génération. Cela fait de chaque demeure le rayonnage d’une
bibliothèque singulière à la dimension d’une cité.

Dans la Cité Lumière, « les artistes et scientifiques se rencontraient, discutaient, partageaient, le savoir, en toute liberté, sous l’instigation des érudits tels que Ahmed Baba..»; Ahmed Baba qui donna son nom à l’Institut des Hautes Etudes et de recherche islamique et dont l’ancien directeur Abdoul Kader Haïdara, aidé par les habitants, fut le héros incontesté du sauvetage de milliers de manuscrits, lors du saccage de la ville par des mouvements extrémistes en 2013.

Jadis, à Tombouctou, les copistes étaient payés à prix d’or. C’est ainsi que Boubacar Sadeck Najim, surnommé par ses pairs le copiste éternel, en gardien du temple, perpétue la tradition de cette « belle écriture représentant la langue de la main et la joie du cœur» selon une formule de la Cité des 333 Saints.

 

ART & CULTURE

Tandis que Mamary Diallo transpose, avec finesse, l’architecture de la ville sur des blocs de sel, si précieux dans le désert du Sahara, le photographe Seydou Camara immortalise la magnificence d’un patrimoine architectural classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il révèle aussi les vieux troncs où sont conservés les parchemins, les couvertures de peau de chèvre, les instruments d’écriture faits de plumes d’oiseaux, de bambou ou de petites branches de roseaux, les petites calebasses ornées servant d’encriers… puis la beauté des mains agiles des scribes.

Il nous donne à voir, à travers le prisme de son regard, l’illusion d’une halte dans la cité savante. Abdou Oueloguem, peintre, sculpteur, costumier, comédien, scénographe interroge, dans ses multiples facettes, la division des hommes et cette aspiration à l’unicité. Enfin, Abdoulaye Ndoye pointe avec ses créations « blocs archives », la problématique de la destruction de notre mémoire et l’indifférence de l’establishment à conserver intelligemment nos archives.
Pour susciter le dialogue entre des univers connexes, est édifiée une autre bibliothèque constituée de « 145 dalles de calcaire lithographique portant tous les mots d’un journal
qui a déjà été publié en tant que livre et a été condamné à disparaître » au sein des jardins de la bibliothèque de Gennadius.
Le questionnement se poursuit d’une part par la projection, dans le même lieu, d’un de film de Ross Birrell, conçu à l’origine par Charles Rennie Mackintosh et consacré à la récente destruction par le feu de la bibliothèque de la Glasgow School of Art.

Cours intérieure de la Grande Mosquée de Djenné, Mali.

Manuscrit de Tombouctou

@ Seydou Camara, 2013. Courtesy Galerie Medina.

 

ART & CULTURE

Grande Mosquée de Djénné, Mali

@ Seydou Camara, 2013. Courtesy Galerie Medina.

De Bamako à Kassel, Art aux poings!
Un soir de 2007, Igo Diarra, suggère, après une discussion animée sur le trottoir, autour du traditionnel thé à la menthe, de réaliser un accrochage sur les murs défraîchis de l’ECICA (Ecole centrale pour l’industrie, le commerce central et l’administration), boulevard du peuple. Il n’imaginait pas, alors, la portée de cet acte au sein du quartier populaire de Medine. Medine, creuset de la pensée artistique, philosophique et littéraire, aux lendemains
des indépendances; Medine, territoire des dandys des années 60, précurseurs de la mode ou résidaient écrivains, photographes, musiciens, politiciens des premières heures; Medine qui se souvient encore d’Amadou Ampâthé Bah, de Malick Sidibé et de feu Ali Farka Touré.
En 2009, décision fut prise de poser les premières pierres de ce qui deviendra, au fil des ans, l’un des lieux phares de la scène artistique contemporaine bamakoise et dont l’activité ne cessera de croître, au fur et à mesure des crises successives que traversera le pays, en dépit de la peur, de l’horreur des attaques meurtrières, de la succession des jours de deuil national.

@ Seydou Camara, 2013. Courtesy Galerie Medina.

Aux Arts citoyens! Telle semble être la clameur qui s’élèvera désormais au-dessus de ce bastion de l’activisme artistique. En novembre 2011, l’exposition « Témoins » réunit des artistes des quatre coins du continent africain. Y participent Samy Balogi, de la République Démocratique du Congo, Alvin Dondo du Zimbabwe, Monique Pelze d’Afrique du Sud, Abraham Onorlode Oghobasse du Nigeria et Michael d’Ethiopie.
En 2012, est initié le festival de littérature de jeunesse de Bamako, Kalan Kadi. L’exposition itinérante créée pour la circonstance reçoit la contribution de tous les dessinateurs et illustrateurs maliens. Son titre, La Paix, sonne comme un cri d’alerte au coup d’Etat qui surviendra quelques mois plus tard. Loin de se décourager, le centre d’art enchaîne les évènements. Press crisis est présenté à la Maison de la Presse.

L’œuvre « Street art », 1 million 243 km2, correspondant à la superficie du Mali, est étalée sur les marches de la galerie en réponse à la partition du pays. En dépit de l’instauration de l’Etat d’urgence, la programmation de « Sacrifice Ultime », vibrant hommage aux hommes sacrifiés dans le septentrion, est maintenue.

Ali Farka Toure

@ Seydou Camara, 2013. Courtesy Galerie Medina.

2013, destruction des mausolées de Tombouctou: la Medina se transforme durant un mois en laboratoire de recherche et propose L’atelier international des manuscrits autour de l’évènement Hier, Aujourd’hui et Demain « Manuscrits ». Portes ouvertes sur la ville, le public est invité à entrer pour un voyage dans le temps, inspiré par l’une des plus grandes cités savantes. Débattre, échanger, partager, apprendre, transmettre, écrire, en toute liberté, dans une atmosphère de Medersa moderne, à des milliers d’encablures des vestiges architecturaux de l’Université Sankoré.


2013 marque aussi la première activité d’envergure postcrise Transition Foto Mali. 12 photographes revisitent l’année de crise écoulée en substituant l’image au discours. Réalisée dans l’optique d’une exposition itinérante, hors murs, dans tous les lieux où se sont déroulés des faits marquants ou tragiques, le challenge est d’exorciser les émotions d’une population encore sous le choc, poser des mots sur l’indicible.
D’Est en Ouest, du Nord au Sud, les photographies reçoivent un accueil mitigé, jamais indifférent, suscitant des réactions inattendues. Ainsi, elles seront accrochées sur les murs de l’Assemblée Nationale à Bamako, à Kati où se trouvait le QG des militaires, à Sikasso, Kayes, Ségou, Mopti, Badiangara, Konna, Sévaré.

@ Thomas Dorn

Elles seront présentées à Gao et Asongho sur les pirogues en bord de fleuve, à Djenné sur les murs de la Mosquée, monument classé, apposées sur la porte des Tombeaux des Askias, à Tombouctou, Place de l’indépendance, sur le monument de la Paix, les murs du centre Ahmed Baba et même au marché.
Durant cette période, l’effervescence culturelle ne faiblit pas. Le domaine de la musique n’est pas en reste.
L’acharnement dont font preuve les artistes de tout bord pour se produire sur toutes les scènes disponibles, quitte à en créer de nouvelles et ce, malgré leurs engagements internationaux, enjoint la population à une résistance passive face à l’extrémisme. Se rassembler est un risque. Ils le prennent pour vivre un moment d’humanité, ultime
pied de nez à la désespérance, Art aux poings!
Ce que témoignera le parcours d’Ali Farka Touré, le virtuose aux trois Grammy Awards, présent à Kassel au nom de tous!

« For some people Timbuktu is a place at the
end of nowhere. But it’s not true. I’m from
Timbuktu and I can tell you that it’s right in
the center of the World. »

​​​​Ali FarKa Touré, 1939-2006